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TEXTES POUR LE THEATRE D'ARNE SIERENS * Ons Erfdeel février 2009 * Fred Six

La trilogie qu'Arne Sierens a écrite pour sa Compagnie Cecilia est éditée par Uitgeverij Vrijdag : Maria Eeuwigdurende Bijstand, Trouwfeesten en processen et Altijd prijs. Les textes pour le théâtre de Sierens ne naissent pas sur un bureau. Ils grandissent sur les planches au cours des phases d'improvisation élaborées, pendant lesquelles les acteurs se nourrissent et s'inspirent de matériel cinématographique, littéraire et musical. Chaque pièce naît ainsi d'une synergie très particulière. L'auteur/metteur en scène puise dans les matériaux de montage qu'il reçoit de toutes parts pour distiller un texte final. Dans un tel processus de création, il n'est guère aisé de dissocier texte et représentation. Les textes pour le théâtre de Sierens sont cependant si forts, en tant que tels, que non seulement la publication s'avère utile, mais elle permet aussi de mieux comprendre son modus operandi. La lecture de textes se concentre en effet en tout premier lieu sur les qualités littéraires de ceux-ci.
Les pièces dont il est question n'ont pas de véritable intrigue, pas d'action de propulsion. Par ce procédé, Sierens évite tout écueil anecdotique. A trois reprises, il s'agit d'un passage, d'une quête du bonheur. Chaque personnage est dans l'histoire de sa vie, et c'est la confrontation de ces histoires qui est élucidée dans une série de rencontres. Ce que nous ressentons lors de la rencontre des personnages est en fait une sorte d'émanation du noyau social et émotionnel de leur vécu. D'un point de vue structurel, Sierens ne parle d'ailleurs pas d'actes, mais de « Mouvements » ou de « Rencontres ». En ce sens, il s'agit d'une forme de drame analytique. Ce qui ne signifie nullement que toute vie soit absente. Cela se situe tout simplement davantage dans la langue que dans l'action.
Les dialogues ne sont pas construits sur un discours psychologisants ou portés par des caractères très modelés à la Strindberg, pour ne citer qu'un sculpteur de l'âme. Les personnages se sont souvent mis eux-mêmes dans le pétrin, mais dans cet enchevêtrement de misère et de chagrin, on ne distingue pas la grande Victime ou le grand Coupable. Il s'agit plutôt de l'impuissance générale de la condition humaine, concrétisée à travers de petites figures populaires, qui se débattent, et dont la langue est à l'avenant.
Le discours vaillant est remplacé par des réflexes langagiers, des dialogues explosifs qui envoient des signaux au sujet de ce qui bouillonne et tourbillonne à l'intérieur. Et dans les interstices : des segments de récits qui révèlent des racines. La langue est puissante, primaire, parfois triviale, et très suggestive. Des phrases courtes et une syntaxe fantasque qui va rarement jusqu'au bout d'un flux de pensée. Dans l'idiome incontestablement populaire, avec sa grande plasticité, se glissent non seulement la poésie et l'humour mais aussi une dose de philosophie du bon sens, où se mêle une logique absurde. Les personnages parlent le dialecte de leur âme. Et c'est littéralement via la langue qu'ils nous font plonger en leur for intérieur. Jamais directement, et sans se mettre tout à fait à nu, car ils en sont incapables.
Ce sont des personnages vulnérables, ils ont une grande gueule, ils affectionnent l'autodérision et ont l'art de se mettre dans des situations abracadabrantes. Dans les conversations, ils sautent du coq à l'âne, parce que c'est dans leur nature de ne pas pouvoir se concentrer longtemps sur une chose, parce que, soudain, un thème devient une grosse boule dans la gorge et doit sortir, ou tout simplement pour en finir avec le sujet. Cette versatilité est également colorée physiquement, elle est liée à une sorte d'inquiétude et d'incertitude. Ils manquent de points d'appui, d'une direction stable dans leur existence, ils semblent constamment en quête d'un biotope sécurisé.
Dans leurs relations (homme-femme, parents-enfant, amis), tout va de travers. La communication n'est pas leur fort. Mais ils continuent à chercher des stratégies de survie: dans leur reflet policé, dans de nouveaux contacts, des rituels immuables, leur fantaisie, leurs rêves... Avec une grande évidence, ils se cramponnent à des illusions, mais avec tout autant d'évidence, ils les abandonnent quand la réalité se fait urgente. Il y a à la fois le besoin et l'impuissance à se fréquenter ou à prendre soin les uns des autres. C'est d'ailleurs un de ces moments de "réconciliation" qui clôt chaque pièce. C'est émouvant, mais le cheminement s'avère souvent douloureusement grotesque.
L'humour est plus profond que les traits d'esprit qui se glisse malicieusement dans la langue parlée. Il prend souvent la forme d'une ironie grotesque, qui témoigne tant d'une naïveté désarmante que d'un tragique frappant. Nous sommes enclins à croire Michel (Maria Eeuwigdurende Bijstand) quand il dit qu'il aime sa mère. Elle fait tant pour lui. Quand il rentre tard le soir, elle a toujours préparé son repas, car elle aussi, elle est souvent absente. Or, que voit-on ? Son assiette est chez les voisins, ils ont un micro-ondes. Et chaque soir, il mâche, assis à la table de cuisine des voisins, pendant que leur fiston qui sait tout y fait ses devoirs. C'est ce dégrisement comique sur lequel joue constamment Sierens ; Dans la même pièce, Mimi a suivi des cours pour être Cliniclown et Accompagnatrice de mourants. Elle appelle ça sa vocation, une passion. Mais dans la bouche d'une femme complètement désorientée, qui a elle- même besoin d'aide psychique et sociale, ces mots sont douloureusement risibles.
Les histoires ont une intensité visuelle si puissante que l'on voit parfois surgir, les yeux fermés, des scènes dignes de films muets, dans toute leur gloire rudimentaire. Essayez. Sacha (Bruiloften en processen) fait des courses au Brico, en compagnie d'une gentille demoiselle, dont il est à peine un brin amoureux. Soudain, il aperçoit son petit bout de femme. Connaissant sa nature méfiante, il plonge dans un réflexe malheureux derrière un rayon, mais... trop tard. Il est "découvert", il "a une petite amie". Sa punition : une semaine dans l'abri de jardin. En plein milieu de l'action des jeux de dialogues, ces histoires évoquent des moments clés du passé ou bien elles apportent de nouveaux événements qui vont servir aux personnages.
En fait, Sierens reste fidèle à ce à quoi il aspirait à ses débuts : une évocation de l'être humain à nu qui tente de rester debout dans un univers impitoyable. Il le fait dans une langue qui devient de plus en plus efficace et qui ébranle vigoureusement l'illusion d'un rendu réaliste. A la fin des années 80, il se concentrait surtout sur des modèles théâtraux épiques. Après sa collaboration avec la Blauwe Maandag Compagnie (1992-1994), où il expérimente entre autres avec le procédé du collage, et ses projets communs de théâtre avec le chorégraphe Alain Platel (1994-1999), où la danse et l'action sont devenus des éléments capitaux, Sierens atteint avec cette trilogie un nouvel équilibre dans l'interaction dynamique entre le dialogue et la narration.
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EN FLANDRE, ON N'A PAS DE PASSE THEATRAL, ON N'A PAS D'HERITAGE.... ENTRETIEN AVEC ALAIN PLATEL ET ARNE SIERENS * SCENES 06/2001 * Paula Bouffioux

Le théâtre flamand: proche ou lointain?
Gand, 27 avril à midi. Tarzan vient de pousser son cri du haut d'une tour. Quelque part dans la ville, des assiettes blanches volent par une fenétre et se brisent sur le trottoir"
- Que pensez-vous des échanges entre les artistes des scénes flamandes et francophones?
Arne Sierens : Il y a un mur de Berlin 'entre la Flandre et la Wallonie. C'est dégueulasse! Il y a peu d'échanges.
Alain Platel: J'ai l'impression que c'est beaucoup plus facile d'inviter en Flandre des compagnies étrangères qu'une compagnie de la Communauté française.
Arne Sierens : Ici, en Flandre. on se donne les moyens d'inviter une compagnie du Brésil ou de Hollande, mais pas de Wallonie. Voilà, ça. c'est la réalité. Peut-être que les Wallons sont trop chers ... (Rires) Il n'y a pas d'accord en ce sens entre la Communauté française et la Communauté flamande. Nous. nous aimons jouer à Charleroi, à Uège, a Bruxelles ...
Alain Platel: A Namur ...
Arne Sierens : ... Beaucoup plus qu'a Amsterdam. Pourquoi? Parce qu'il ya un sens qui nous lie, une histoire. Quand on a joué Bernadetje'" il la Biennale de CharieroilDanses. j'étais vraiment ému d'entendre les gens dire: ... C'est à nous, cette histoire est il nous h. On était là avec notre français horrible ... (rires) avec un accent trop flàmand, mais c'était bien.
- C'est ça, l'exotisme ...
Arne Sierens: C'est ça. C'est une autre couleur, appréciée en France et encore plus en Wallonie, parce qu'on partage le même humour et cette méfiance envers le pouvoir. envers les mots.
- L'articulation et les consonnes appuyées donnent une sonorité particulière. Le fait de s'exprimer 'avec naturel et simplicité dans une langue qui n'est pas la sienne, toùt cela apporte une autre dimension au perosonnage. Moi,j'aime beaucoup.
Alain Platel: Je le dirai aux acteurs. Ils seront contents.
- Sur scène, vous mêlez les enfants et les adultes. la danse, la musique, le texte et les langues. Vous créez un univers très humain, sensuel, violent' 'et tendre, chargé d'énergie et d'émotion ... 'Vous faites vivre des personnages fragiles. issus de milieux populaires. qui nous parlent de nous, ici, aujourd'hui. On aime davantage les gens en sortant de vos spectacles.
Alain Platel et Arne Sierens : C'est bien notre intention. C'est notre mission. Tu as tout dit.
- C'est merveilleux. Maintenant, ce qu'il faudrait faire, c'est vous présenter.
Arne Sierens : Ah ? Oups ! ... (Silence) Je viens de Gand, d'un quartier populaire, prolo même. un quartièr très pauvre. On était une famille d'intel/os, une i1e dans une mer de prolétaires marocains. Je suis auteurmetteur en scène. Pour moi, l'écriture et la mise en scène forment un tout. J'ai la chance que la piupart de mes pièces soient jouées et tra· duites en plusieurs langues: Mouchette, Boste, De Broers Geboers, Rachel. Mijn Blac:kie. Cette semaine. il y a une première à New York de Mijn Blackie .
- Et toi, Alain?
Alain Platel : Je vis à Gand et je suis orthopédagogue de formation. le théàtre. c'était un jeu, un hobby que je pratiquais avec des amis. Certains théâtres s'intéressaient A ce que je faisais et petit à petit, j'ai déddé que le théâtre serait un endroit où j'aimerais passer un moment. Cela. fait treize ans' que je suis professionnel. J'ai une compagnie, les Ballets C de la B, et je suis l'un des quatre choregraphes qui y travaillent'" Il y a cinq ans, j'ai renconué Arne, avec qui j'ai fait Moeder en Kind (Mère et enfant), Bernadetje et Allemaal Indlaan (Tous des Indiens).
- Comment vous ètes-vous rencontrés?'
Alain Platel : Je connaissais le travail d'Arne depuis trés longtemps. J'allais voir tout ce qu'il faisait. Je crois qu'on avait peur l'un de l'autre. finalement, c'est Dirk Pauwels, du Théàtre Victoria, qui nous a demandé de faire quelque chose ensemble. Avec Arne, j'ai découvert la force des mots que j'évitais dans mon travail, parce que le théâtre parlé m'ennuyait très fort. Mon intérét s'est toujours porté vers la physicalité des gens et leur capacité à s'exprimer par leur corps. Arne Sierens : On a donc décidé de faire un petit spectacle ensemble, Moeder en Kind, à propos d'une mèlre et quatre enfants. Cela fait partie de mon propos philosophique de montrer plusieurs générations sur scène. C'est extrêmement rare, non, c'est unique, de monteer une mère et des enfants sur scène. l'enfant est parfois présent comme figurant mais jamais comme protagoniste. Jamais. Nous, on a' mis tout le monde au même niveau. C'était notre désir de faire un spectade sur le fait de mettre tout le monde au même niveau. Il n'était pas question de division entre amateurs et professionnels. les deux actrices professionnelles étaient obligées de ... (sifflement) d'écraser. On a pris le temps de rendre tout le monde "compatible" pour que l'entente se fasse et pour découvrir qu'if n'y a pas de différence entre le jeu des enfants ou le jeu entre enfants et adultes. Les enfants oublient qu'ils jouent avec des adultes. Ifs jouent. C'est une manière pour eux de découvrir le théàtre.
- Comment se passe révolution d'un enfant ou d'un adolescent depuis la premiére répétition jusqu'au moment des représentations et des tournées? C'est une expérience forte?
Alain Platel : C'est très fort, mais d'après moi, il n'y a pas de différence entre ça et décider de jouer au football, c'est le même genre de parcours. If y a les règles du jeu. Dans Moeder en Kind, les enfants étaient très jeunes et ne comprenaient pas la différence entre ètre sur scène ou ailleurs. Si, dans une improvisation, un adulte se fâchait sur eux, ils croyaient que c'était vrai. Pour leur expliquer que c'était du théatre, on avait mis un grand tapis et on leur disait que dés qu'ils arrivaient sur ce tapis, tout ce qui se passait là pouvait être très surprenant, mais que si une personne se mettait en colère, ça ne voulait pas dire qu'elle était fàchée contre eux. Et que dès qu'elle sortirait du tapis, elle serait'à nouveau Lies' ...
Arne Sierens : On leur disait aussi: Et sur ce tapis, tu peux te fâcher.
Alain Platel : Dans Bernadetje, le décor, une piste d'autos- tamponneuses - était là dès le début et pour eux ça représentait un jouet enorme. Comme ils étaient là pendant des heures, on leur disait: «Au lieu de manger ton sandwich ici, tu peux aller le manger dans le décor". Petit à petit. ils ont compris que tout ce qu'ils faisaient pendant ces heures-là était observé par nous et utile pour la pièce. Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas jouer qvelque chose en particulier sur le plateav mais que leurs comportements nous servaiert. C'était une façon de leur apprendre comment on les regardait étre' svr scéne. Donc ils n'étaient pas obligés d'nventer un personnage de roi ou de petite fée. Ce n'était pas nécessaire. Et c'est ainsi qu'on construit une manière de jouer qu'ils comprennent et qui, très souvent, est décrite par les critiqves comme un truc très naturel. En même temps, on a découvert que, dès la première, ils jouent un certain personnage. Ils ne sont plus complètement evx· mémes.
- Vous gardez chacun votre spécificité quand vous étes sur le plateau?
Alain Platel : C'est très difiicile à expliquer. En tout cas, il n'y a pas cette division entre l'aspect physique, la danse, et le reste. Pas du tout.
Arne Sierens : Parce que dans mes piéces, la danse est là, la musique est là. Tout est déjà dans le texte, la "physicalité", la musicalité. C'est ce côté-Ià qui nous a liés. Pour nous, ce qui est très important c'est que le travail se fasse collectivement. Nous ne faisons jamais de répétitions avec un ou deux acteurs. Tout le monde est tout le temps présent. De plus, comme le décor est monté dès le premier jour, on a un collectif et un biotope. Et on commence dès le premier jour avec un filage. On leur dit: "Voilà, pendant une heure, faites ce que vous voulez sur scène». Pour Allemaal lndiaan, ça faisait douze personnes et deux maisons comme décor, Donc. le premier jour, on voit déjà le spectacle complètement fini. Ce n'est pas precies et il n'y a pas le texte, mais le spectacle est là.
- Douze personnes prennent possession de leur biotope ... Arne Sierens : C'est très excitant de voir leur comportemenL Alain Platel : Ce qu'iis font à ce moment-là et au cours des cinq premières journées constitue la base de tout ce qu'on va developper après. Ce sont les graines. Tout est la.
Arne Sierens: Donc pour nous, ce n'est pas les adultes d'un côté, les enfants de l'autre, non, ils font tous partie d'un collectif. Ils regardent les autres. ils peuvent apprendre, donner, avoir un dialogue permanent. Nous, on ne dicte rien, on provoque des choses, on nous donne des cadeaux, c'est un échange. - Tu changes ton texte en fonction du travail sur le plateau?
Arne Sierens : On change tout le temps. Le texte fonctionne comme un schéma à remplir. Et chaque jour, on travaille sur tout. Chaque jour, on touche à tout: musique, texte, personnages, histoire ... On essaie aussi, dans notre planning de répétitions, de n'omettre rien ni personne. On parle chaque jour des costumes, on parle chaque jour du specacle, du début â la fin. Que tous soient actifs. On évolue sur tous les niveaux. On essaie, et c'est très difficile, d'être tout le temps dans une totalité. Jusque dans le chaos. Parce que c'est très chaotique.
- Il me semble que derriére ce chaos, il y a une cohérence. Arne Sierens : À la fin, oui. Mais le processus de création, c'est du chaos ... (Rires)
Alain Platel: On dort bien, pendant cette période. On est très fatiguê à la fin d'une journée de huit heures de chaos.
- Cet été, vous allez jouer AIlemaal Indiaan en français, avec des acteurs flamands, au Festival d'Avignon. Comment se passe le travail du texte avec les acteurs ?
Arne Sierens: Pour jouer Tous des Indiens en français, j'ai demandé à Didier De Neck, du Théâtre de la Galafronie" de faire le coaching. Pour les acteurs, c'est du travail, c'est aussi une aventure. En général, le premier jour de représentation, ils sont très nerveux, ils ont peur de faire des fautes, ils se sentent limités parce qu'ils ne sont pas aussi souples qu'en flamand, ou ils peuvent inventer des choses. En France, les gens apprécient l'effort. - Et pour la traduction ?
Arne Sierens : Dès le début de la création de nos spectacles, on a décidé de les traduire en français. On a une traductrice, Monique Nagielkopf, qui a déjà traduit huit de mes pièces. Elle cannait très bien mon langage. Elle essaie de garder un goût flamand dans la traduction, un côte brutal, harcelant, parce que le français au théâtre est beaucoup plus classique, très poli.
- L'univers de tes piéces dans un français poli, je ne crois pas que ça passerait...
Arne Sierens : Impossible. Même en flamand, ce que j'écris est très brutal, à l'opposé d'un langage littéraire. J'essaie d'éliminer le côté «littérature» du théâtre, même le côté "texte", parce que pour moi le texte vient seulement à la fin. Le théâtre doit être indépendant du texte, de tout. Autonome. On ne peut pas en faire de la littérature. Le texte n'est qu'un instrument, une moitié des signes: J'écris pour provoceer les acteurs, les inciter à jouer, c'est impossible de dire un texte "à sec" ... On est obligé d'investir où ça ne marche pas. Il y a un an. des acteurs flamandfs ont fait une lecture en français d'une de mes pièces, De broers Geboers. C'était gai, de dire ce texte8 Baff, les gens écoutaient en état de choc: "ça, on n'ose pas, ça, on n'oserait jamais! C'est impossible chez nous".
- Qui disait cela?
Arne Sierens: Les auteurs francophones présents. Jean-Marie Piemme par exemple. C'est une question de mentalité. le théâtre n'est pas Art. Il faut jeter le mot "art ", le formalisme, le textcentrisme ...
- C'est une question de liberté?
Arne Sierens : En Flandre. on n'a pas de complexes parce qu'on n'a pas de passé théatral. Notre théâtre est très nouveau, don on n'a pas le poids de la tradition. En Belgique francophone, comme en France, dès qu'on entre en scène, on entre dans le Théâtre, quelque chose de «civilisé». Pour voir un Molière original, il ne faut pas aller en France, car il y a trop de respect de la tradition. Pour voir un bon Shakespeare, ne jamais aller en Angleterre! Quand j'ai commencé à écrire, je n'avais pas de modèle. Il y a eu Hugo Claus, mais moi, ce n'était pas mon truc. Les artistes qui m'inspirent ne viennent pas du théâtre. Ce sont plutôt des plasticiens et des peintres comme Marcel Broodthaers, René Magritte. Ou alors un écrivain comme Louis Paul Boon.
Alain Platel : Méme chose pour la danse. On n'a pas le Ballet de l'Opéra de Paris, on n'a pas d'héritage comme en Allemagne ou en Angleterre. On a eu Béjart. mais moi, Béjart. ce n'est pas mon truc.
Arne Sierens : Toute la génération d'Anne Teresa De Keersmaeker, d'Alain Platel, de Jan Fabre, de Wim Vandekeybus était totalement libre .... Ils commençaient, avec des danseurs peu ou pas formés, et c'est bien. On peut faire ce qu'on veut. Alain Platel : Ce sera beaucoup plus difficile pour la génération suivante, au niveau du théâtre et de la danse. C'est très difficile de voir aujourd'hui un spectacle de danse qui ne soit pas influencé par un de ces quatre chorégraphes. Ça me fait peur. Je suis très content de ne pas avoir connu cette influence. Je. suis heureux d'avoir connu ce que j'ai connu, c'est-à-dire, la liberté.
Arne Sierens : Dans les années 80, les portes étaient fermées. Les mai·sons de théâtre étaient bétonnées, be-ton-nées. Impossible d'entrer.
- A un moment donné, vous avez pu entree, puisque' maintenant vous êtes programmés dans les plus grands théatres...
Alain Platel : Non. On n'est pas entrés. On a fondé nos propres maisons.
Arne Sierens : C'est une évolution qu'on a vécue en Flandre mais pas en France ou en Wallonie. En tout cas pas avec la mème force ni de manière aussi radicale.
- Votre évolution a fait que vous êtes devenus "Ambassadeurs culturels de la Flandre" à l'étranger. Qu'est-ce que cette appellation représentait pour vous?
Alain Platel : Nous sommes contents qu'à présent le ministre de la Culture, Bert Anciaux, veuille bien oublier ce nom. On était très gêné.
Arne Sierens : Question fric. Nous nous sentions un peu obligés.
Alain Plate! : En tant qu'Ambassadeurs culturels, on nous donnait de l'argent pour jouer à l'étranger. Ça c'était l'idée. Mais comment expliquer à une compagnie composée de huit nationalités différentes qu'elle doit tout a coup se ranger derrière le drapeau flamand? C'est ridicule. Je trouve que c'est un titre fascistoïde, c'est un nazi qui a inventé ça ... (Rires) C'est affreux. D'ailleurs, la plupart des gens qui ont reçu ce titre d'ambassadeur culturel de la Flandre ont lutté contre ça pendant quatre ans et heureusement. ça n'existe plus maintenant.
Arne Sierens : C'est Luc Van den Branden qui a inventé ça, celui qui a aussi inventé le titre de ministre-président.
Alain Platel : Il envisageait même de donner un prix au spectacle joué à l'étranger qui mettrait le mieux la Flandre en valeur. Alors on a pensé écrire une pièce qui s'appellerait. .. «la Flandre flamande aux Flamands .... (Rires) Cela me rappelle l'époque où on a inventé le nom de notre compagnie, les Ballets Contemporains de la Belgique. C'était en 1986, au moment des grandes discussions au sujet des Fourons. Ici à Gand, on s'est demandé: "Mais c'est quoi cette historie entre les Flamands et les Wallons ?" C'est quoi? Nous avions de très bons contacts avec des francophones de Bruxelles, et nous avions l'impression que cette histoire se passait surtout au niveau politique, alors que sur le plan humain, c'était complètement différent. Et on l'a constaté aussi en jouant Bemadetje a Liège, Charleroi, Tournai. On s'est demandé pourquoi il nous a fallu autant de temps pour aller jouer la-bas. Depuis, on a découvert que les frères Dardenne qui ont suivi tous nos spectades et qu'ils y ont reconnu leur propre univers.
Arne Sierens : Quand on pense aux auteurs flamands qui ont écrit en français, et à tous ces peintres comme Broodthaers, Magritte, qui ont joué avec les deux cultures. Ce qui nous lie, c'est la méfiance. Parce qu'on est un pays bilingue, on a développé un sentiment de mèfiance envers les mots. Quand en France, on dit: "Ceci est une pipe", personne n'en doute. Les mots en France, en Hollande ou en Allemagne. c'est quelque chose de sacré. Mais pour nous, un mot, c'est comme dans le tableau de Magritte, "Ceci n'est pas une pipe". On n'y croit pas! On doute tout le temps. On a le français, on a le néerlandais, on a ce mix. C'est quelque chose qui m'excite beaucoup. J'ai un jour écrit une pièce qui s'appelle Je pleure des bananes, en français dans le titre, comme provocation. Le texte est un mélange de français et de néerlandais en vers, des rimess néerlando-francophoniques.
- Un mot français rime avec un mot néerlandais?
Arne Sierens : Voilà! Comme on parle à Bruxelles ou a Gand, ou dans le temps les privilégiés faisaient leurs études en français.
Alain Platel : J'ai une tante de quatre-vingts ans à Gand, qui parle ce mélange de français et gantois. C'est génial! Arne Sierens : Par exemple, 'Je viens de manger des couques bij chez Bloch."! "Bij chez Bloch !", c'est gai. Ou "Je viens de chez l'apotheker." (Rires) Moi, j'aime beaucoup tout ce mélange!
- Avez-vous des difficultés a trouver de j'argent pour creer vos spectacles ?
Alain Platel : Non. Pas pour les derniers.
Arne Sierens : Nous avons nos subventions. Alain, avec les Ballets C de la B, reçoit 20 millions (495787,049 euros); mes copains et moi. nous avons le Nieuwpoorttheater à Gand, Qui en reçoit treize (322261,58 euros). Et puis il y a Victoria, le théâtre qui coproduit nos spectacles. Pour Alain, jusqu'a Bonjour Madame .... ç'a été dur de trouver les moyens.
Alain Platel : Nous recevons beaucoup de propositions de coproductions de la part de théâtres a l'étranger. Et comme ça, nous avons aussi une tournee qui se met en place.
- lets op Bach a tourné en Aurtralie, à Hong Kong, en Nouvelle- Zélande. Comment a réagi le public dans ces pays ? Est-ce la même culture consommation du spectacle qu'ici?
Alain Platel : Ç'a été trés, trés étonnant de voir que les réactions étaient plus ou moins les mêmes qu'ici. Peut-être que le silence et l'enthousiasme pendant le spectacle sont un peu différents. En Australie, les gens réagissent trés fort et très directement, c'était vraiment extrême dans le sens où cela faisait peur aux acteurs. A Hong Kong, les gens sont plus silencieux, comme chez nous aussi d'ailleurs. En Belgique en général, les gens sont très discrets. En Hollande, les rêactions sont plus franches; au Canada aussi. Mais le vrai choc pour moi, c'est de m'apercevoir que les gens reconnaissent notre uivers, qu'il leur est familier, où qu'on aille. Et pour Mère et enfant, c'était fa même chose.
- Qu'est-ce qui est en train de changer dans votre travail? Quelles sont vos nouvelles envies?
Alain Platel : J'arrête pour pouvoir penser à ce que j'ai envie de faire.
- Tu arrêtes?
Alain Platel : J'arrête de créer des spectacles. J'arrête le théâtre et la danse.
- Pourquoi?
Alain Platel : Pour des dizaines de raisons .. la plus importante, c'est que j'ai besoin d'un autre défi.
- Tu n'as aucune idée de ce que tu feras?
Alain Platel : On verra. Si je le veux, je peux le découvrir dans les journaux flamands: de temps en tempen, on y parie de ce qu'on pense que j'ai envie de faire!
- Arne, quels sont tes projets.?
Arne Sierens : Mon prochain spectacle s'appelle Tous les Marocains ne sont pas des voleurs. La première aura lieu en mai 2001 au Kriekelaar à Bruxelles. J'ai un rythme très strict. Je fais un spectacle par an. Cela fait vingt ans que je fais du théâtre et j'ai crée vingt spectades. Je faisais beaucoup de listes dans le temps et j'ai retrouvé une liste d'il y a quine ans. J'ai réalise tous les spectacles qui sont sur cette liste. Le titre Allemaal Indiaan existe dans ma tête depuis vingt ans. Et Bernadetje aussi. J'ai un réservoir plein d'idées qui commencent il se développer petit à petit. Quand je travaille, je fais des recherches sur dix speC1acles en même temps. Je suis un documentaliste. J'ai fait des recherches sur une bande de bandits des années 50, j'interviewe ma mêre, je suis un grand collectionneur de documents. J'ai utilisé l'œuvre de Raymond - Depardon pour créer un spectacle, j'utilise tout le temps du matériel .«vrai", livres de photos, vidéos. Quand on travaille avec Alain, on regarde beaucoup de films. Il nous est arrivé de prendre une scène de film et de décider de la faire sur scène : ça peut être un point de départ, une maniére de provoquer. J'ai travaillé pour une grande compagnie, Blauwe Maandag, où j'avais été durant deux ans "l'écrivain maison". Et j'étais très malheureux, parce qu'en tant que super dramaturge" je me sentais exclu du travail de plateau. Moi, j'aime fa sueur, j'aime travailler sur un plateau. C'est ce que j'ai pu realiser avec Alain : des recherches, être sur le plateau. C'est pour moi l'essentiel. A la Blauwe Maandag, j'ai senti que c'était pas mon truc, être seul a mon bureau et écrire. Je suis trop exhibitionniste pour ça. Alors avec Johann De Hollander et Stefaan Ampe, on a pris la direction artistique du Nieuwpoorttheater"n et depuis ce jour-là je suis heureux.
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INTERVIEW AVEC ARNE SIERENS: PAS TOUS LES VOLEURS S'APPELLENT ALI BABA * Les Inrockuptibles * 8 janvier 2000 * Fabienne Arvers

Révélé lors de sa collaboration avec le chorégraphe Alain Platel, Arne Sierens, auteur et metteur en scène belge, signe avec Pas tous les Marocains sont des voleurs une friction énergisante, au pays où tout est plat sauf les scores du Vlaams Blok, le parti d'extrême droite.
Avec Arne Sierens, on va à mains nues tripatouiller l'ennui, la peur, la solitude et la misère.
C'est une stature.. Une armoire flamande, dit-on chez lui à Gand, dans le quartier populaire où il a grandi. Doublée d'une grande gueule, pourvue d'une incroyable variété de rires - démesurés, tonitruants. 0n a découvert Arne Sierens au milieu des années 90 à l'occasion de la trilogie qu'il a consignée avec Alain Platel et, plus récemment, à l'Usine Lu de Nantes, avec sa pièce Les Frères Robert, mise en scène par Johan Dehollander, son vieux complice et l'un des interprètes de Pas tous les Marocains snot des voleurs. Mais la Belgique le supporte depuis bien plus longtemps. Et vu l'énergie du bonhomme, elle n'est pas près de dormir tranquille.
Tout a commencé par un cursus classique: école de mise en scène, débuts professionnels en se faisant les dents sur Goethe ou Brecht, suivis d'une rapide mise au point sur ses désirs conjoints d'écrire et de mettre en scène. Suivie d'un nouveau regiment : se consacrer à l'écriture. Suivi d'une brutale prise de conscience : écrire, ce n'est pas reste derrière un bureau, maïs construire des partitions physiques avec les acteurs, l'espace, le temps. C'est là qu'intervient la rencontre avec Alain Platel. Rencontre au sommet entre deux artistes qui aiment plonger l'art dans l'eau boueuse de la vie, travaillent avec des comédiens amateurs et professionnels, des adultes et des enfants, du théâtre, de la musique et de la danse. Mise en lumière du tragique, coloration du drame, allégresse du kitsch, verdeur de la langue, âpreté des rapports humains, rudesse des sentinlents : c'est un laboratoire où l'on ne prend pas de gants. On va à mains nues tripatouiller l'ennui, la peur, la solitude et la misère. On avance démasqué.
Avec Pas tous les Marocains sont des voleurs, il réunit dans l'arrière-salle d'un club de boxe, autour d'un billard, des filles et des garçons de la deuxième génération de l'émigration. Dans l'ambiance parfois brutale d'un lieu où l'on sait ce qu'un coup, une empoignade veulent dire, on assiste à la chronique douce amère de cette petite bande disparate.
- La mosquée se trouwe à deus pas du théâtre Bottelarij. Vous jouen volontairement Pas tos les Marocains sont des voleurs dans ce quartier marocain de Bruxelles?
Arne Sierens - Oui, on a choisi de jouer dans des endroits où vivent des Marocains, à Anvers à Gand et ici. Mais ce n'est pas parce qu'on veur jouer absolument pour les Marocains! Les raisons sont plutôt autobiographiques. Quand j'étais petit, j'avais des voisins marocains que j'ai un peu perdu de vu. Et avec tous les problèmes posés par le Vlaams Blok, le parti fasciste, je me suis dit "Eh, ces Marocains, je crois que je les connais, mais je ne les connais pas du tout!" Je suis curieux et la meilleure manière de rencontrer quelqu'un, c'est de faire du théâtre avec lui. Pour ce spectacle, j'avais l'idée de partir de Crime et Châtiment de Dostoïevski. Ce qui m'excite dans ce roman, c'est le mélange entre l'histoire d'amour et les connotations philosophiques. Mais je voulais le faire avec des Marocains. Et pas avec un meurtier mais avec des voleurs. Je pensais aussi à ce film de Robert Bresson que j'adore, Pickpocket.
- Comment avez-vous procédé ? En faisant une adaptation pour une troupe mixte? -
Non, c'est la même démarche que pour la trilogie réalisée avec Alain Piard. Au départ, on a une idée en béton, une trame. Pour Mère et Enfant, on avait un point de départ assez fort : une mère et quatre enfants! Même chose avec Bernadetje: je voulais bâtir la vie de Bernadette Soubirous autour des autotamponneuses ... Bernadette à Las Vegas. Pour Tous des Indiens, on a eu l'idée de deux maisons sur scène. Avec Pas tous les Marocains ... , j'avais huit comédiens, quatre Marocains et quatre Flamands. Je voulais qu'on parle de leurs émotions, leur histoire, leur intérêr pour l'Islam. Mais ... RlEN!
- Comment rien?
Ce sont des gens qui ne disaient rien. L'émotion, ça n'existe pas. Parler de la famille, c'est défendu. Parler de l'Islam, ça ne se fait pas. Ils étaient très fermés. Et avec cette troupe mixte, c'était le blocage. Sur les questions de la religion, de la culture, du sexe. Toute ma méthodologie était épuisée.
- Ça s'est visiblement bien débloqué!
Oui, mais on a eu pas mal de crises. Il fallait trouver une énergie, un contenu, convaincre les acteurs de parler, même des petities choses. Le gars qui fair une prière sur le plateau, ça semble très facile à faire (il sifflotte) ... et puis, en fait, non: grande discussion ! Mais même chose du côté des Belges, très prudents. Pour eux, ces Marocains étaient vraiment des étrangers. Er pour moi aussi! C'est en mangeant et en me promenant avec eux que j'ai vraiment construit la pièce. Puis j'ai décidé d'arrêter ce bazar. Pendant deux semaines, j'ai fait un parcours dramaturgique, construit une histoire et je l'ai imposée. Très dictatorialement, j'ai dit "Plus de discussions. Je vieux voir ça, tu vas dire ça et tu va faire ça. On va inviter nos amis et on va regarder. Si ça marche, on continue; sinon, on arrête.' Et ça a marché. C'est dommage, parce que je ne travaille jamais comme ça. J'étais même choqué par mon attitude. Ensuite, on a fàit une tournée en flamand et en français. J'ai pris chaque représentarion comme une possibilité de répérer. Jusqu'en mai, où on a joué ici à Bruxelles, au Kunsten Fesrival des Arts.
- Pendant la scène de la prière, la fille parle et fume. Est-ce une attitude aussi évidente que ça?
Là aussi, il y a un conflict. Les beurs er les beurettes, on les voir tous comme un bloc. C'est dangereux! Prière respect! Mais dans le catholicisme, quand le père prie, on n'est pas silencieux. Et chez eux, quand le père prie, on regarde MTV. Que l'actrice fume une sigaretten est un signe fort. Quand Fadilah va dans la rue et qu'elle allume une cigarette, tous les hommes tournent immédiatement la tête er lui jettent des yeux noirs. Finalement, ce spectacle évolue comme le portrait d'une societé très fermée. On se cache pour le monde et on parle tout le temps du monde extérieur, qui est très violent. Quand la boxeuse dit à son fiancé "M'oblige pas à te cogner, je t'aime", c'est une phrase clé. Pour moi, c'est toute la pièce!.
- Quand vous avez repris le travai! avant cette tournée, les événements du 11 septembre ont-ils remis en danger l'alchimie entre les comédiens?
Complètement. Alors, j'ai accentué l'individualité des personnages, des Marocains. Je ne veux pas qu'on voit ces Arabes comme des Arabes. Ce sont des individus er je vais donner les clés au public pour qu'il s'y identifie le plus possible. Il y a aussi des choses que je n'aime pas chez eux, ce ne sont pas des saints mais ils ont quelque chose de particulier, comme tout le monde. C'est aussi un processus: devenir de plus en plus conscient, et ça n'est pas facie. C'est un spectacle très physique, très énergique, on doit oser car on est très exposé sur scène. Mais je crois qu'ils ont développé un processus d'émancipation. Assia, la fille qui joue la secrétaire du coach, a 20 ans. Au début, elle disait à son père qu'elle faisait la cuisine pour nous. Quand la télé est venue faire des images, je lui ai dit "Mais cache-toi, ton père va te voir'. Donc, son père a vu qu'elle était comédienne à la télé ! Il était complètement contre, mais en même temps, c'était à la télé er il était fier.
- Faites-vous un lien entre la dureté des personnages de Pas tous les Marocains ... et Les Frères Robert?
Oui, Pas tous les Marocains ... se déroule dans un club de boxe. On peut dire que 80 % des gens de ces clubs sont des émigrés. Même chose dans les années 40-50, mais c'était les classes ouvrières. Des gens qui n'ont pas beaucoup de fantaisie : devenir mécanicien auto, ouvrir un bar à pita, et pour l'argent rapide, la drogue. Pour Les Frères Robert, mon texte est basé sur des recherches, des interviews. J'ai une grande collection de "matériau vrai". Là, je m'intéressais à une bande de motards, la Bande du Chat, qui vivait dans mon quartier à la fin des années 50. Maintenant, ils ons tous 50, 60 ans. J'ai interviewé les membres de la bande, les filles et les fils, les amis, les flics. Mais pas pour utiliser ce matériel directement. Je garde ma liberté pour en faire de la fiction. Le rituel du théâtre m'importe plus et je n'ai pas envie de respecter la réalité. Dans Les Frères Robert, j'essaie de comprendre pourquoi ces gens votent Front national. Ce sont des cons, ils sont débiles. Mais je les aime. Je suis de la même tribu. Parce que le message du Vlaams Blok est assez simple: NON. A quoi? Ils sont très malheureux. Ils ont peur. On vit dans un système néolibéral qui déconstruit tout ce qui est collectif. Tout doit être commercial. Et la plus grande farce, c'est Berlusconi qui est devenu dictateur en Italie! - Plonger dans le réel pour faire du théâtre, est-ce pour imaginer un monde possible à partir de ce réel?
Je mets la réalité sur scène, mais je ne suis pas un realiste, je cherche la vérité. Je cherche du matériel profondément humain et j'essaie de travailler dans le chaos. C'est quelque chose qui m'excite et qu'on cultive avec Platel. Pour les gens, ce sens du chaos est très réel, ils en ont peur et cherchent des règles, une sécurité. C'est pour ça qu'ils votent fasciste. Ma stratégie, c'est de dire que le chaos n'est pas mauvais.
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JOURNAL INTIME (Pas tous les Marocains sont des voleurs à Paris) * Les Inrockuptibles * 22 janvier 2002

La semaine de l'invité Arne Sierens.
Auteur et metteur en scène du meilleur spectacle de la saison, Pas tous les Marocains sont des voleurs, le Flamand raconte sa semaine.
Lundi
Notre spectacle à Paris, après de longues négociations. Revoir enfin mes "Marocains" dans un restaurant. Longue table. Grand sujet: le nouveau décor, qui est 50 % plus grand, et ce que ça va donner. On va voir. Dahlia est là, avec son bébé Sueno et sa mère, qui va s'occuper de lui pendant 16 représemations. Anneke arrive directemem de l'aéroport des Seychelles. Elle s'est mariée deus jours après Noël et y est allée en lune de miel. Faut pas y aller, nous dit-elle. Dégueulasse. La bronchite qu'elle avait déjà au mariage n'est pas guérie. Tout le monde au lit.
Mardi
Le matin, je me promène. Je lis l'article dans Les Inrocks. Très bon. Content. Je vais manger avec Krisrof. qui est aux petits soins pour notre équipe, à Chartier, un de mes resros préférés à Paris. Les petites plaques avec le numéro des garçons, qui étaient en cuivre, sont maintenant en plastique. Dommage. Répétition à 14 h. On dit le texte et puis on refait la mise en place dans le décor. Timme et Yves, les deux techniciens, snot enthousiastes. Les comédiens viennent un par un dans la salle et som aussi convaincus. lni à très mal au dos. Anneke a de la fièvre.
Le soir: première à la Bastille. Très nerveux quand même. Jean-Marie Hordé, le directeur, me dit que le spectacle a gagné en force et que le discours est beaucoup plus clair maintenant.
Bonnes réactions. Moi, j'étais pas convaincu. Les comédiens cherchent trop les nuances. Il y a pour moi trop de perte d'énergie. Je veux plus de rock'n'roll, je leur dis.
Mercredi
Toute la journée des interviews. Je mange au Gli Angeli. Vraiment excellent. L'après-midi, interview avec Didier et Mourade à Beur FM. Mourad est venu hier et est hyper emhousiaste. Il veut meter un des tubes de notre spectacle - Rêve d'Orientsur sa playlist. Les Marocanns dans les charts ! Rendez-vous avectrous. Anneke est allée chez le doctcur. Bronchite + angine. Elle doit prendre des antibiotiques. J'etendends que Mourade et Zouwu sont sortis jusqu'à 7 h du matin. Zouzou a vomi sur le sol de sa chambre. Bravo. Le dos d'lni va mieux. Aciha se sent un peu perdue. Allo papa. Allo Zoé. Ma file demente quand je rentree à la maison. Je dis: vendredi. La représentarion accélère. Très bien. Puis tombe un peu. Johan est formidabel. En général beaucoup de perse. Trop de silences. Je sais pas très bien quelles directions je peux leur donner.
Je vais danser avec Dahlia et mes deux anges de la Bastille, Irène et Géraldine, au Barrio Latino. Tour en sueur. Vive la salsa. Beaucoup de desperados.
Jeudi
On va avec les gars à l'Institut du' monde arabe. Exposition pas très intéressante. Là je mange un plat libanais. Bien. Toutes sortes de mazes. Vive les haricots blancs au citron! On se promène. On s'amuse comme des fous, Beaucoup de rire. Critique dans Libé. Positif, sauf la remarque sur le texte. Il ne 'serait pas à la haureur des images. Quoi ?! Pourquoi il écrit ça, le type? Ça nourrit quand même mes doutes. Pendant la journée, je parle avec Didier et Anneke. Ils ont tous les deux - comme toujours - un très bon oeil et font de bonnes remarques. Avec eux je tombe sur le mot d'ordre pour le soir: chercher beaucoup plus le contact, pas de silences, jouer plus premier degré: Je téléphone à ma femme: mon retour sera pour samedi.
J'ai l'impression que Aciha se sent un peu perdue à Paris. Représenation formidable. Feux d'artifice. Enfin rock'n'roll. Ouf! Grand soulagement. Public enthousiaste. Une femme vient me dire "Quel beau texte .' Ok. Vive les femmes. Fuck le type de Libé. On vide quelques bouteilles de vin. Amour et chaleur avec les comédiens.
Vendredi
Je veux aller manger avec Kristof au restaurant marocain Timgad, mais c'est plein: Retour au Gli Angeli. Des sardines et un linguine frutti di mare. Après, je parle un peu avec tout le monde. Trop de café. Une dernière rencontre avec les comédiens. Je parle des phrases et des endroits où ils peuvent encore développer des choses. Aciha voit sa nièce de Paris. Très bonne représentation. Très fort. La nièce d'Aciha a beaucoup pleuré, me dit-elle. Rassuré. Je peux partir. Samedi
Retour à Gand. Très fatigué. Ma fille m'embrasse très fort. La unit, un mensage de Didier: la représzntation était encore mieux que les jours précédents. Lundi, je peux tranquillement reprendre le travail sur ma nouvelle pièce.
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